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16 octobre 2019

« La joie et la liberté chez Eckhart et Nicolas de Cues », sujets d’actualité

Une relecture du colloque du 19 et 20 septembre 2019

Du 19 au 20 septembre 2019 s’est tenu à Metz et à Luxembourg, dans le cadre du projet ARIANE*, le colloque international « La joie et la liberté chez Eckhart et Nicolas de Cues ». Ce colloque au cours duquel 16 intervenants ont pris la parole, est le deuxième de cette série dans laquelle la LSRS est partenaire. Le thème du colloque permettait cette fois non seulement à mettre en évidence le rapport entre la vision eckhartienne et celle du Cusain, mais aussi à mieux comprendre le développement d’une conscience qui contribue à l’émergence d’une nouvelle époque, celle de la Renaissance. Eckhart et le Cusain sont deux penseurs qui anticipent de par leur manière d’écrire et de réfléchir ce qui se fait prévaloir un jour dans la tradition occidentale. Comment cela se montre-t-il dès lors par rapport au sujet retenu pour ce colloque ?

La joie et la liberté sont deux sujets chers à l’homme d’aujourd’hui qui se prêtent particulièrement bien à comprendre les rapports qui existent entre la pensée des philosophes rhénans et celle de nos contemporains. Les intervenants ont essayé d’éclaircir ces rapports en les présentant d’un point de vue théologique, philosophique et historique. Il convient d’en présenter quelques échantillons remarquables :

Il revient à la première intervention, celle de la professeure Vannier, de nous montrer que Nicolas de Cues est un vrai pionnier en mettant l’accent sur le développement humain libre et personnel. Celui qui s’est familiarisé avec la pensée eckhartienne et celle du Cusain comprendra que la Renaissance ne marque pas de rupture avec le passé. Beaucoup d’éléments qui se manifestent lors de la Renaissance et deviennent incontournables dans la Déclaration des droits de l’homme, ont été évoqués dans leurs débuts par la réflexion de ces deux maîtres spirituels qui puisaient à une source commune, l’Écriture et le commentaire que S. Augustin en a donné. Représentants d’une anthropologie chrétienne, Eckhart et Nicolas de Cues mettent liberté et joie en relation avec le passage nécessaire par le mystère pascal tout en mettant différents accents. L’idée chère à Eckhart est celle du dessaisissement de celui qui s’engage dans la filiation divine. Cette conception s’exprime dans une dialectique entre l’image divine (Bild) à laquelle nous tendons et les images desquelles nous devons nous défaire (Entbildung). Le processus de l’Entbildung, déconstruction des faux semblants, aboutit à une unité intérieure avec Dieu et se rapproche de la conception moderne de l’individu. La vision de Nicolas de Cues converge avec celle d’Eckhart en insistant davantage sur l’autonomie, la responsabilité et la vision de Dieu. Que la liberté puisse être acceptée ou non dépend de notre disposition par rapport à Dieu. Comme la liberté est un don divin, son acceptation dépend de notre relation envers le créateur, de notre volonté d’être son interlocuteur. Ce sont la responsabilité et l’autonomie humaines qui ressortent clairement de cette présentation. On remarque dans le cas d’Eckhart et du Cusain que la liberté et la joie sont toujours d’un ordre eschatologique parce que leur pleine réalisation n’a lieu qu’après le passage à travers le mystère pascal. C’est la raison pour laquelle l’agneau mystique de Jan van Eyck a été choisi comme iconographie de référence pour ce colloque. Il exprime à la fois l’ordre eschatologique et indique une philosophie inspirée par l’art parce que Nicolas de Cues entretenait un dialogue fructueux au niveau spirituel avec les peintres flamands, notamment Van Eyck.

C’est le professeur Cuozzo qui expose dans son intervention l’anthropologie de Nicolas de Cues au miroir du concept d’image de Jan van Eyck. Les intuitions du Cusain au sujet des concepts de la personne et de la liberté montrent son esprit innovateur au niveau philosophique. Sa doctrine dynamique de la personne résultant du diastème entre l’archétype et sa copie (Urbild-Ebenbild) se laisse parfaitement illustrer par les œuvres des génies artistiques comme van Eyck. Un exemple en est La Vierge du Chancelier Rolin (de 1435). Un jeu subtil entre l’image et son modèle, entre temps et espace se déclenche lors de la contemplation de ce tableau. Le Chancelier (image) se trouve face à au Christ (modèle), un pont dans l’arrière-plan relie un paysage terrestre et céleste, la partie terrestre correspondant au Chancelier, la partie céleste symbolisée par une ville majestueuse, peut-être la Jérusalem céleste, correspondant à la Vierge et le Christ. Le pont fonctionne dans ce tableau comme le « noyau diastématique » (Cuozzo) de l’image en réconciliant partie terrestre et céleste. L’espace intermédiaire, le diastème, entre Rolin et le Christ laisse entrevoir l’écart qui existe entre l’image et le modèle auquel elle tend infiniment. En parlant d’image, le Cusain n’entend pas une image statique et cadavérique, mais une viva imago qui peut très bien sembler imparfaite tout en étant parfaite parce que sa vraie perfection consiste dans sa qualité à ne jamais perdre sa puissance de se conformer toujours plus au modèle inaccessible. Cuozzo le synthétise comme suit : « Notre constitution défective, de ce point de vue, n’est pas simplement un obstacle, elle est aussi la seule condition possible d’un auto-perfectionnement spirituel ». Van Eyck suggère l’idée d’une image vivante qui pourrait s’auto-perfectionner en se représente soi-même dans le reflet de la couronne de la Vierge et un des deux observateurs, jouant ainsi avec la correspondance entre celui qui peint et sa peinture, entre le faire et l’être-fait. Il exprime l’ouverture de l’être humain vers la transcendance en laissant un espace rempli de choses quotidiennes entre l’image et le modèle, en mettant un pont entre Terre et Ciel. La liberté n’est autre que le devenir de l’image temporel et ne peut que se réaliser dans cet « entre » qui caractérise, selon Cuozzo, l’anthropologie du Cusain.

Une autre perspective sur le même sujet nous présentait le professeur Enrico Peroli en déployant le rapport entre liberté et joie à partir du livre De ludo globi qui consiste en un dialogue en deux parties entre Nicolas de Cues et les deux jeunes ducs de Bavière, Jean et Albert. Lorsque Jean vient de jouer aux boules, Nicolas de Cues profite de ce jeu pour en dégager sa signification philosophique profonde. C’est dans le phénomène du jeu que se manifeste d’une manière extraordinaire la liberté de l’homme. En réfléchissant, on remarque que les animaux ne sont pas capables d’inventer un jeu de la manière que le font les êtres humains. C’est lors du jeu que se révèle à l’homme sa propre « vis creativa » qui le rapproche de celle de Dieu. Le jeu devient l’endroit où l’image de l’homme comme étant l’image de Dieu se présente d’une manière inattendue à soi-même et prend sa distance par rapport aux impulsions naturelles qui prévalent dans le comportement des animaux. C’est lors du jeu que l’homme découvre qu’il peut se donner à soi-même des lois qui sont différentes de celles de la nature ce qui ne veut pas dire que ces lois naissent d’une intention chaotique et qu’elles soient dépourvues d’une fin. En effet, c’est le désir du bien qui se montre d’une manière ludique sous la forme d’une distance à soi-même, d’une spontanéité, d’une autonomie, d’une inventivité, sous la forme d’une « lex ludi ». En agissant d’une certaine manière contre sa nature, l’homme ouvre sa nature ce qui se produit particulièrement lors du jeu qui d’un point de vue purement aristotélicien est dépourvu de sens, par contre d’un point de vue humaniste ouvre l’espace de la liberté dont le vecteur reste ni plus ni moins le désir du bien. Cette réflexion du Cusain se prête bien à montrer le rapport entre joie et liberté. Il réussit à revisiter le concept classique de la nature afin d’en présenter une élaboration plus dynamique. Nicolas de Cues exprime une grande confiance dans la faculté morale de l’homme dotée des formes innées des vertus de la justice et de la liberté. La faculté innée du jugement moral permet de diriger les actions du jeu au bien garantissant ainsi la joie à l’exercice de la liberté.

Ces trois échantillons montrent que l’époque dans laquelle vivait Nicolas de Cues était en dépit des grands conflits politico-religieux, une période fructueuse pour la pensée de certains de ses représentants, qu’il était possible de trouver malgré le manque de paix des espaces permettant la liberté de l’esprit et son exercice ludique où l’esprit humain prend sa distance par rapport à tout ce qui se passe en lui et autour de lui. C’est pourquoi l’exemple de Nicolas de Cues permet malgré la contingence de ce qu’il écrivait, d’inspirer encore aujourd’hui.


*ARIANE est un acronyme signifiant « Attractivité de la Région : Innovations, Aménagement du territoire, Nouveaux Effets économiques et sociaux ». Voir à ce sujet : http://cper-ariane.univ-lorraine.fr (16.10.2019).

Daniel BERCHEM daniel.berchem cathol.lu
 
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