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Philosophie contemporaine – L’École de Turin
14 décembre 2020

Action et liberté

Les développements possibles de l’ontologie pareysonienne de la liberté

L’héritage de Pareyson

Luigi Pareyson, dans son ouvrage posthume Ontologie de la liberté, a pensé à la liberté comme un début et un choix. Avec ces deux concepts, il s’agissait de mettre en évidence le caractère de discontinuité absolue de l’action libre qui perce l’être pour inaugurer quelque chose d’original et d’inédit. La creatio ex nihilo, à la vue de tous, décrit exactement cette situation inaugurale : l’être dépend de la liberté, il en est une conséquence ; donc tout ce qui existe est suspendu à ce principe infondé et non déductible.

Pareyson avait déjà mûri, très jeune, à la fin des années 20, en militant au sein du Parti d’action pour la lutte contre le nazisme et le fascisme, une idée radicale de la liberté au sens politique et il avait bien assimilé deux leçons : d’une part, la théologie radicale du Römerbrief de Karl Barth (un ouvrage de 1919, dans lequel se détachent des pages abyssales sur la liberté du processus créatif, comme résolution du dilemme ontologique classique entre l’être et le néant, la création et l’anti-création) et celle de Heidegger dans Sein und Zeit (1927), avec la thèse de l’Entscheidung des Daseins comme Sein-zum-Tode (dans laquelle l’histoire du mundus hominum est articulée sur le plan du retour, par l’unique Être-là (Dasein), de la possibilité la plus propre de son existence singulière comme Eigen/tlichkeit).

Chez Pareyson, cette insistance sur la décision (dont il préserve l’étymologie allemande au sens de la coupure abrupte entre l’avant et l’après : et cela correspond au schéma de l’existence authentique) devient le pivot d’une nouvelle ontologie à fond religieux, dans laquelle la liberté (d’abord la liberté divine) devient la source avant d’être : avant l’être il y a la liberté, une liberté qui est – comme chez Plotin et Schelling – le générateur d’elle-même, c’est-à-dire autypostaton. Dire que Dieu est le Seigneur de l’être revient à dire qu’il est le fondement gratuit et sans fondement de tout ce qui existe, un principe qui s’auto-détermine dans un choix initial où, se choisissant comme bien existant, il donne naissance au monde en surmontant le néant et le mal. Si le monde est suspendu à l’abîme de la liberté divine, c’est parce que Dieu lui-même pourrait ne pas être, c’est-à-dire choisir d’être un principe mauvais et destructeur (et non le créateur de ce que nous voyons dans la lumière du soleil).

La réception de l’enseignement de Pareyson par Riconda

Je crois avoir été influencé de diverses manières par cette doctrine, connue par les Turinois sous le nom de « pensiero temerario » de Pareyson. Mon professeur Giuseppe Riconda en a tiré quelques idées précieuses, des idées qui sont d’un intérêt extrême (même si elles ne sont pas toujours en accord avec les développements donnés par son collègue plus âgé Pareyson même). Riconda, en particulier, a largement utilisé le principe de liberté (comme absolument non déductible) dans ses écrits consacrés à la relation entre le Bien et le Mal, ainsi que dans ses études sur la métaphysique de Kant, Schopenhauer, Schelling, Berdiaev, Rosmini et Manzoni. Plus que Pareyson et au-delà de Pareyson même, il a exploré le thème de l’insondable mystère de la liberté : voici, selon lui, le cœur le plus secret de la religion, un mystère qui peut être investigué avec une participation personnelle dans laquelle deux libertés se rencontrent : celle de Dieu (qui peut décider de se révéler à l’homme) et celle de l’être humain qui devient un fervent interprète de la révélation renonçant à se résoudre dans l’horizon mondain (où, comme le rappelle souvent Riconda, il n’y a que des quantités différentes de réalité, et où l’on ne peut jamais rencontrer l’Absolu).

Situation personnelle

Pour ma part, je prends cette catégorie de la liberté pour me placer sur un plan moins risqué, en optant pour la liberté telle qu’elle est perçue dans l’histoire concrète de l’humanité. Comme j’ai eu l’occasion de le dire, je suis intéressé de voir la liberté en exercice, c’est à dire « en jeu » : la liberté qui rencontre d’autres libertés qui ont abouti au devenir concret de l’histoire et de l’action : un peu comme das freie Spiel der Kräfte dont parle Hegel. Pour mettre en évidence le rôle de la liberté en fonction du temps, il faut cependant partir du thème de la contingence (catégorie modale généralement exclue du débat philosophique, au profit de celles de la nécessité et du possible) : une catégorie selon laquelle tout ce qui se passe dans le monde non seulement n’est pas nécessaire mais se produit comme le fruit et la conséquence de certains choix libres, qui peuvent être ou non. La liberté, en tant que facteur fondateur incontournable, est donc éloignée de toute conception mythique du temps : comme celle énoncée par l’acronyme TINA : There Is No Alternative, une expression dans laquelle résonne toute la rigueur monomaniaque de la prétendue irréversibilité des événements (l’expression a été inventée par la soi-disant Iron Lady, alias Margaret Thatcher, pour défendre le modèle de production actuel ; ces « mécanismes sacralisés du système économique dominant » à cause desquels – comme l’écrit le pape François – « la terre, notre maison, semble se transformer de plus en plus en un dépôt d’ordures »).

Gianluca CUOZZO

Directeur du Département d’excellence de philosophie et de sciences de l’éducation de l’Université de Turin

 
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