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Philosophie contemporaine – L’École de Turin
14 décembre 2020

Penser l’École de Turin

Elisa Destefanis

Ma formation et mes recherches doivent beaucoup aux auteurs de l’« École de Turin ». L’expression « École de Turin », au sein de laquelle on regroupe un certain nombre de philosophes italiens du XXe et du XXIe siècles liés à l’Université de Turin, a été utilisée dans le contexte du cours du Pr Jean Ehret pour souligner, tant d’un point de vue historique que d’un point de vue théorique, les affinités entre des auteurs dont la pensée a une certaine matrice herméneutique-chrétienne. Une matrice qui découle, à ses origines, de la comparaison avec ces courants philosophiques qui, surtout depuis les années trente du XXe siècle, arrivent en Italie principalement de France et d’Allemagne : personnalisme, spiritualisme, existentialisme. Cette matrice émerge à la fois chez les auteurs qui placent leurs recherches dans la continuité de cette tradition (Augusto Guzzo, Luigi Pareyson, Giuseppe Riconda, Gianluca Cuozzo) et chez ceux qui ont pris leurs distances avec cette matrice (en commençant par Gianni Vattimo, mais le meilleur exemple à cet égard est celui de Maurizio Ferraris).

La réflexion que je voudrais proposer concerne l’expression « École de Turin » que j’ai eu l’occasion d’utiliser au cours de mes études pour indiquer non seulement le Turin examiné ici, mais aussi l’autre Turin, le Turin des philosophes de la culture « laïque », suivant la ligne historiographique utilisée par Cuozzo et Riconda dans un volume intitulé Le due Torino. [1] À cet autre Turin appartiennent des auteurs tels que Nicola Abbagnano, Norberto Bobbio, Ludovico Geymonat, ainsi que des étudiants d’Abbagnano tels que Pietro Chiodi, Carlo Augusto Viano et Pietro Rossi, les intérêts desquels se sont concentrés surtout sur le problème de la raison, de l’histoire et de l’historiographie, sur le problème de la technique, de la méthodologie scientifique et philosophique, du dialogue politique et interreligieux.

Dans son livre Stagioni filosofiche, Carlo Augusto Viano a souligné l’importance du dialogue, pour la philosophie turinoise, entre Guzzo et Abbagnano, en particulier entre les années trente et cinquante du XXe siècle. [2] De la collaboration entre les deux philosophes est en effet née, en 1939, la section turinoise de l’Institut d’études philosophiques dans laquelle les deux professeurs, avec des collègues et des étudiants, ont discuté des nouveautés philosophiques de ces années-là : en particulier, la philosophie de l’existence, telle qu’elle a été configurée avant tout par la théologie et l’ontologie allemandes (Karl Barth, Karl Jaspers, Martin Heidegger), le spiritualisme et le personnalisme français (Jean Wahl, Gabriel Marcel, Louis Lavelle). [3] Cette « rencontre » apparaît fondamentale pour la définition, à Turin, d’une culture philosophique chrétienne, séparée d’une culture philosophique laïque.

Mais ce sur quoi je voudrais me concentrer, ce ne sont pas tant les caractéristiques qui séparent une « école » d’une autre, mais le dialogue qui a permis d’avoir des similitudes entre des différentes directions et qui permet une utilisation plus large – et à mon avis plus correcte – de l’expression « École de Turin ». En 1939, Abbagnano publie La struttura dell’esistenza [4], livre qui inaugure son existentialisme positif et qui constitue le moment décisif du débat turinois sur la philosophie de l’existence [5]. En effet, ce texte représente le principal résultat du dialogue mentionné ci-dessus et qui voyait déjà apparaître en 1938 parmi ses protagonistes le jeune Luigi Pareyson, alors étudiant de Guzzo, avec ses Note sulla filosofia dell’esistenza [6], et qui, en 1941, aurait impliqué aussi un jeune Pietro Chiodi, qui pendant les sessions de l’Institut d’études philosophiques proposait sa propre lecture des catégories mises en place par Abbagnano et par ce « philosophe de l’existence » qui à l’époque était le Heidegger de Être et temps : le lien entre possibilité et liberté, les concepts de finitude, situation problématique et possibilité de la possibilité [7].

Dans mes recherches [8], j’ai noté que c’est précisément en ce qui concerne problème de la liberté et ses relations avec les catégories de possibilités, de nécessité et de réalité dans le contexte d’une pensée tragique, que les penseurs des deux Turin Bobbio, Chiodi et Pareyson montrent les plus grandes affinités. Un autre thème, lié à cela et à l’égard duquel ces auteurs se rencontrent, est le problème de la raison (ou du « discours ») et de la technique, compris à différents niveaux (philosophique, artistique, politique) à la fois par Chiodi, Bobbio et Pareyson comme par les « maîtres » Guzzo et Abbagnano.

Chiodi a consacré une série d’articles à ces sujets : je cite par exemple Il problema della tecnica de 1953 et Il discorso filosofico de 1955 [9], sans parler de ses écrits consacrés au langage artistique, tels que Il linguaggio e la possibilità dell’arte et Arte e ripetizione, toujours datant des années cinquante [10]. De son côté, Bobbio a consacré la plupart de ses recherches au problème de la technique juridique et politique : je nomme ici les articles Politica e tecnica (1945), Uomini e istituzioni (1945) [11] et Spirito critico e impotenza politica (1954), contenu dans la collection Politica e cultura [12], ainsi que ses réflexions ultérieures sur la relation entre la raison et la foi, publiées dans Elogio della mitezza (1994) [13]. Pareyson, pour sa part, approfondit la question en particulier dans le contexte de sa théorie de la formativité, notamment dans Estetica. Teoria della formatività de 1954 [14].

En ce qui concerne Guzzo, ses intérêts émergent bien dans le premier et le deuxième volume de son système intitulé L’uomo : L’io e la ragione (1947) et La moralità (1950) [15], ainsi que dans deux articles, publiés en 1961 et 1966, consacrés au thème de la technique [16]. Ces intérêts se retrouvent également dans ses études, à nos yeux de pionnier, car elles sont réalisées selon une perspective purement philosophique (et qui auront un nouveau suivi seulement avec Gianluca Cuozzo), sur l’art de la Renaissance, contenu notamment dans le volume Rinascimento de 1974 [17]. La réflexion sur la raison et la technique d’Abbagnano, au contraire, est notamment connue à travers son écrit L’appello alla ragione e le tecniche della ragione (1952) [18] avec lequel il inaugure son « neoilluminismo » qui pose sa pensée à côté de celle de Bobbio et Geymonat dans le cadre de cette expérience commencée à Turin dans les années quarante et terminée dans les années soixante, qu’était le Centre d’études méthodologiques, le « temple » de la culture laïque de ces années [19].

Les solutions aux problèmes évoqués sont variées, tout comme l’approche discursive des problèmes rencontrés par les auteurs mentionnés. Cependant, comme nous l’avons vu, ce que tous ces auteurs rencontrent, c’est le choix des problèmes auxquels la philosophie doit faire face, par rapport à la réalité de son temps. Ce choix, dans un sens plus large et au-delà de toutes catégories idéologiquement définies – qui permettent des représentations après tout partielles du paysage philosophique turinois –, est le vrai dénominateur commun de l’« École de Turin », une « école » qui, en dernier recours, ne peut être appelée en tant que telle qu’en termes géographiques, ou, comme Gianni Vattimo l’a observé à une occasion [20] et Paolo Rossi et Carlo Augusto Viano à une autre [21], comme l’expression d’une « rationalité locale », comme un emblème de l’introduction d’un paradigme géographique dans l’histoire de la philosophie. En essayant de répondre à la question finale du cours : pourrait-il être cette lecture une troisième voie de penser à l’École de Turin ?


[1Cf. G. Cuozzo, G. Riconda (éd.), Le due Torino. Primato della religione o primato della politica ?, Torino, Trauben, 2008.

[2Cf. C. A. Viano, Stagioni filosofiche. La filosofia del Novecento fra Torino e l’Italia, Bologna, il Mulino, 2007, p. 63 sqq.

[3Cf. A. De Maria, Augusto Guzzo. La vita e le opere, Milano-Udine, Mimesis, 2012, p. 14 sqq. ; G. Cambiano, Introduzione, in : P. Chiodi, Esistenzialismo e filosofia contemporanea, Pisa, Edizioni della Normale, 2007, p. 7-46, ici p. 8.

[4Cf. N. Abbagnano, La struttura dell’esistenza, Torino, Paravia, 1939 (toutefois, une première édition apparaît déjà en 1938, dans les « Pubblicazioni della Facoltà di Magistero » de l’Université de Turin).

[5Cf. C. A. Viano, Stagioni filosofiche, p. 93.

[6Cf. L. Pareyson, Note sulla filosofia dell’esistenza, in : Giornale critico della filosofia italiana, 6, 1938, p. 407-438.

[7Cf. Cambiano, Introduzione, p. 8. Ce dialogue émerge aussi dans le premier texte de Chiodi consacré à l’existentialisme : cf. P. Chiodi, Lo scandalo dell’esistenzialismo. Filosofia attuale, in : L’Unità (éd. piémontaise), 17 novembre 1946, p. 3 ; cf. aussi mon Resistenza e filosofia nel pensiero di Norberto Bobbio, Pietro Chiodi e Luigi Pareyson, Madrid, Àpeiron, 2019, p. 61.

[8Cf. notamment E. Destefanis, Resistenza e filosofia, op. cit. ; id., De Europae Dissidiis. Sentimientos, razón y « técnica politica », de Luis Vives a la « Escuela de Turín », in : E. Balaguer García, G. Venturelli (éd.), Estudios europeos, Valencia, La Torre del Virrey, 2020, p. 103-128 (sous presse).

[9Cf. P. Chiodi, Esistenzialismo e filosofia contemporanea, p. 53-58 et p. 87-96.

[10Cf. C. Pianciola, Gli scritti sull’arte e la letteratura, in : G. Cambiano, C. Pianciola (éd.), Esistenza, ragione, storia. Pietro Chiodi (1915-1970), Pistoia, Petite Plaisance, 2017, p. 105-115.

[11Cf. N. Bobbio, Tra due repubbliche. Alle origini della democrazia italiana, Roma, Donzelli, 1996, p. 3-6 et p. 23-26.

[12Cf. Id., Politica e cultura, Torino, Einaudi, 1955.

[13Cf. Id., Elogio della mitezza e altri scritti morali, Milano, Linea d’ombra, 1994.

[14Cf. L. Pareyson, Estetica. Teoria della formatività, Torino, edizioni di Filosofia, 1954.

[15Cf. A. Guzzo, L’io e la ragione, Brescia, Morcelliana, 1947 ; id., La moralità, Torino, edizioni di Filosofia, 1950.

[16Cf. Id., Téchne e tecnica, in : Filosofia, 12, 1961, p. 87-108 ; id., L’uomo, la macchina, la tecnica, Filosofia, 17, 1966, p. 425-450.

[17Cf. Id., Rinascimento, Padova, La Garangola, 1974.

[18Cf. N. Abbagnano, L’appello della ragione e le tecniche della ragione (1952), in : B. Maiorca (éd.), Scritti neoilluministici (1948-1965), Torino, UTET, 2001, p. 155-175.

[19Cf. M. Ferraris, Mezzo secolo di filosofia italiana. Dal secondo dopoguerra al nuovo millennio, Bologna, il Mulino, 2016, p. 91 sqq.

[20Cf. G. Vattimo, Prefazione, in : L. Bagetto, Il pensiero della possibilità. La filosofia torinese come storia della filosofia, Torino, Paravia 1995, p. X.

[21Cf. leur projet historiographique des « villes philosophiques » : C. A. Viano, Stagioni filosofiche, p. 17-19.

Elisa DESTEFANIS

Étudiante en master de philosophie

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Info

Elisa Destefanis est boursière de l’Université de Turin. Elle collabore avec la rédaction de la revue « Filosofia », avec la Société Cusaine de Turin et avec le Centre d’études « Piero Gobetti » à Turin. Sous la direction du Pr Gianluca Cuozzo, elle a obtenu sa licence avec un mémoire sur Resistenza e filosofia nel pensiero di Norberto Bobbio, Pietro Chiodi e Luigi Pareyson (Madrid, Ápeiron, 2019) ; elle prépare actuellement son mémoire de maîtrise qui porte sur le thème Incommensurabilità e relazione. Il problema della dialettica nella filosofia di Luigi Pareyson. Ces dernières années, elle a également consacré quelques études à la pensée de Nicolas de Cues, notamment en ce qui concerne sa relation avec la réflexion artistique sur le thème de la perspective.

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