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Philosophie contemporaine – L’École de Turin
14 décembre 2020

R(ai)/(é)sonner sur les résonances

Carola Del Pizzo

À la fin de cinq années d’études en philosophie à Turin, j’essayerai de « revoir » et de « relier » mes pensées qui risquaient sinon de rester comme des feuilles volantes, sans un fil capable de les coudre ensemble. Ce fil, je l’ai trouvé en relisant un livre de mon professeur et maître Gianluca Cuozzo, La filosofia che serve et que j’aimerais décrire ici comme La filosofia che parla. La philosophie qui parle… et sait se faire entendre. Elle se fait entendre précisément avec une métaphore sonore, celle de la « chauve-souris » [1], qui nous encourage à embrasser le paradigme éthique basé sur une modalité d’agir constamment à l’écoute de la voix du monde. Une approche complètement différente par rapport à l’action fondée sur la logique linéaire et pro-jetée toujours en avant, sourde à toute alternative, y compris au feedback provenant de l’environnement, sauf pour détecter d’éventuels obstacles à son avancée et les mettre à taire.

La philosophie de Cuozzo propose une éthique che serve, qui sert, mais tout d’abord dans la signification liée aux anciennes racines du mot « servir », en latin servare, c’est à dire, « garder », « conserver ». Elle répond à l’usure du rapport entre l’homme et le monde comme une alternative destinée à garder présentes les deux voix. Il s’agit d’une relecture de l’ethos de la raison humaine et d’une critique à ses dérives autoritaires, objectif polémique d’une grande partie de la philosophie du XXe siècle. Toutefois, si le pensiero debole perçoit la fragmentation des revendications absolutistes du logos comme un cri de mort de tout fondement [2], Cuozzo semble au contraire se rapprocher du poète Francis Ponge qui joue sur l’homophonie pour écrire « raison » comme « réson » [3]. La philosophie de Gianluca Cuozzo, enrichie des idées de Nicolas de Cues et des humanistes, ainsi que celles de Benjamin, Jonas et Illich, a gardé à l’esprit l’avertissement pareysonien [4] de ne pas convertir la pensée en un simple instrument pour résoudre les problèmes de la post-modernité. Elle refuse de priver la réflexion de son élan théorique à la recherche d’« un ailleurs », devenant plutôt le porte-parole de la réconciliation entre Marie et Marthe.

C’est exactement le désir de tenir ensemble et explorer la relation entre la contemplation de l’Ineffable et l’occupation aux affaires du monde qui a inspiré mon mémoire de licence ; sur les pas de Cuozzo, j’ai choisi de traduire ce sujet en termes sonores : j’ai étudié les syntonies entre Maître Eckhart, mystique qui a choisi la parole parlée comme le cœur palpitant de sa prédication, et John Cage, musicien qui a su non seulement étonner le public de New York grâce à son exhibition silencieuse mais aussi écouter même la voix inaudible des « cendriers ». [5] (et je ne plaisante pas !). Ceci m’a permis de plonger dans ce que Sergio Corazzini affirmait quand il écrivait : « Et les prêtres du silence sont les rumeurs, / Puisque sans eux je n’aurais cherché ni trouvé le Dieu » [6]. Mais pour ne pas étouffer ces bruits – en revenant à la chauve-souris – il faut être prêts à l’écoute, il faut abandonner le paradigme de la « disponibilité-monde » [7] qui mythifie le monde en l’envisageant comme une corne d’abondance toujours à disposition et se dirige vers une « disponibilité » – dans les termes de Gabriel Marcel [8]au monde, une sortie du sujet – dirait Cuozzo – de son « solipsisme érosif » [9] et une ouverture à l’Autre que soi.

Mon projet de recherche du Master essayera de marcher encore sur cette route, en se dirigeant vers une réflexion sur le rapport entre le sujet et l’objet qui n’échappe pas à un réexamen de ces deux catégories de la pensée et qui, sans oublier de se référer à la musique et à la poésie, le sonde, cette fois, dans sa configuration par excellence : celle du rapport entre l’homme et les objets inanimés. Ce seront de lucides pages de Philip Dick, un autre philosophe-lettré très cher à Gianluca Cuozzo qui imprimeront leur rythme à ma pensée car dans les tableaux dystopiques que ce romancier américain peint, j’ai l’impression de l’entendre parler à la modernité, 40 ans après sa mort, à travers des éclats messianiques, des alternatives à l’exploitation désinhibée, à la « fonctionnalisation homologuante du monde des choses » [10] – pour le dire avec les paroles de Cuozzo et Benjamin.

La sagesse et la ruse de Dick place ces éclats dans des personnages piétinés, apparemment secondaires et insipides, demandant au lecteur un engagement différent de celui qui suivrait simplement la narration principale. J. R. Isidore est un tel personnage que Do Androids Dream of Electric Sheep ? [11] présente comme un sous-homme, un idiot (terme que je n’ai pas choisi par hasard mais en relation avec l’enseignement du Cusain et l’homme noble eckhartien) [12] : à y regarder de plus près, son humilité et sa sensibilité en font le gardien des derniers lambeaux d’une humanité que les androïdes et les humains espèrent conquérir dans leur lutte à coups de pistolet. C’est aussi le cas de Himmel [13], un médiocre ouvrier d’une fabrique produisant des armes pour une guerre interplanétaire : contraint de rejeter les unités défaillantes des vaisseaux spatiaux, il n’arrive pas à les écarter. Ainsi il les achète avec son misérable salaire et il les assemble sur des petits chariots pour les laisser tourner librement dans la ville, sans pourquoi, ou, pour me référer aux paroles de Jean Ehret et de Makine, « gratuitement » [14]. C’est pendant la nuit que Himmel travaille à ses chariots pour donner à nouveau sa dignité à ce qui aurait dû être écarté, loin des rythmes frénétiques de la production journalière ; si je réussissais, avec ma recherche, toutes proportions gardées, à faire que cette attitude devienne un modus agendi salué et accueilli par la lumière du soleil, alors j’aurai la sensation d’avoir marché dans la bonne direction.


[1Gianluca Cuozzo, La filosofia che serve. Realismo. Ecologia. Azione., Bergamo, Moretti&Vitali, 2017 ; voir en particulier le chapitre III. IV : L’assunzione etica del “principio del pipistrello” (trad. C. del Pizzo).

[2Pour lire une efficace reconstruction des lignes directrices du pensiero debole, v. Enrico Corradi, Linee Del « Pensiero Debole », in : Rivista di Filosofia Neo-Scolastica, vol. 77, n° 3, 1985, p. 476-483.

[3Francis Ponge, Pour un Malherbe, Paris, Gallimard, 1965.

[4Luigi Pareyson, Esistenza e Persona, Torino, Taylor, 1960 ; v. en particulier : IIe partie, chap. III : Il compito della filosofia oggi.

[5John Cage, Pour les oiseaux. Entretiens avec Daniel Charles, Paris, Belfond, 1976, p. 233.

[6[E i sacerdoti del silenzio sono i romori, / poi che senza di essi io non avrei cercato e trovato il Dio] ; Sergio Corazzini, Desolazione di un povero poeta sentimentale, in : Sergio Corazzini, Poesie, I. Landolfi (éd.), Milano, BUR, 1999 ; trad. fr. par Maxime Drusotti, https://lefestindebabel.wordpress.com/2012/06/29/corazzini-desolation-du-pauvre-poete-sentimental/ (dernière visite : 4.12.2020).

[7Gianluca Cuozzo, La filosofia che serve, p. 14 et p. 50.

[8Voir Gabriel Marcel, Le Mystère de l’Être, Paris, Aubier-Éditions Montaigne, 1951.

[9Gianluca Cuozzo, La filosofia che serve, p. 15.

[10Gianluca Cuozzo, La filosofia che serve, p. 69.

[11Philip K. Dick, Do Androids Dream of Electric Sheep ?, New York, Doubleday,1968.

[12Voir en particulier Nicolas de Cues, Idiota de sapientia et Idiota De mente ; à propos de Maître Eckhart, voir Vom edlen Menschen.

[13Philip K. Dick, Now Wait for Last Year, New York, Doubleday, 1971.

[14Je fais référence au livre L’amour humain d’Andreï Makine et à l’interprétation, focalisée sur le concept de la gratuité de l’amour, qu’en a donné le Pr Jean Ehret pendant le cours sur l’École philosophique de Turin, organisé par la LSRS en automne 2020.

Carola DEL PIZZO

Étudiante en dernière année du Master en philosophie théorique

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Info

Sous la direction du Pr Gianluca Cuozzo, Carola Del Pizzo a publié son mémoire de licence Il silenzioso vuoto del distacco : Indagine sulle consonanze tra Meister Eckhart e John Cage (Madrid, Apeiron Ediciones, 2018) et elle a pris part au congrès international sur le lien entre la musique et la spiritualité organisé en 2018 à la LSRS (On The Spiritual Power of Music : Limits, Challenges and Horizons in an Ecumenical Perspective). En 2019, elle est devenue membre de la Società Cusaniana de Turin et en 2020, elle a commencé à collaborer avec la rédaction de la revue historique Filosofia. L’édition spéciale de Filosofia du 2020, dédiée à l’analyse du concept de distance, accueillera aussi, parmi les nombreuses contributions, son article Isolare, Abitare, Conversare.

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