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Revêtir l’invisible : La religion habillée
14 décembre 2020

Penser l’esthétique de la mode

Relecture des journées d’études

Les deux journées d’études « Penser l’esthétique de la mode », organisées à la LSRS par Alberto Ambrosio et Nathalie Roelens dans le cadre du séminaire « Revêtir l’invisible » en collaboration avec le Collège des Bernardins et l’Université du Luxembourg, se sont déroulées sous les meilleurs auspices. Les participants étaient nombreux, malgré les conditions de travail inédites.

La première journée s’est penchée sur des pratiques vestimentaires dans des lieux de culte. Kandace Clifton (New York) a montré que les Afro-Américains arrivaient « endimanchés » (« Sunday best ») au temple évangélique dans le but d’effacer leur passé identitaire, jusqu’à ce que des tenues plus décontractées (« as you are ») voient le jour, qui attestent d’une reconquête décomplexée de leur identité première.

Paula von Wachenfeldt (Stockholm) a, quant à elle, interrogé le rapport entre artisanat et art dans le domaine de la mode mais aussi l’effet des réseaux sociaux sur la créativité des stylistes. Leur compulsion à dénoncer des pratiques de plagiat ou de racisme réduisent la liberté et la temporalité requise par la création de mode.

La triade « mode », « monde » et « mondanité » s’est vue interrogée par Alberto Ambrosio (Paris, Luxembourg) sous le prisme des condamnations chrétiennes de l’ornemental des parures depuis François de Sales jusqu’à Pie XII. Si la mode a toujours été dans le collimateur des sermonnaires par le « contemptus mundi » (mépris du monde), l’émergence des « mondanités » versaillaises et de ses fastes font partie des paradoxes d’une Église et de ses dévots de l’époque.

La seconde journée a davantage pris pour cible le vêtement féminin : Hélène Barthelmebs (Luxembourg) a analysé les habits rituels des religieuses dans Les enfants du Sabbat d’Anne Hébert comme déguisement imposé qui accessoirise les corps. Endosser un habit permet toutefois d’adhérer à une identité collective, d’effacer par le vêtement l’inadéquation entre identité et le rôle. Ce phénomène est encore scénographié dans La servante écarlate de Margaret Atwood, dont les robes rouges aux collerettes qui opèrent une privation sensorielle dégradante ont servi récemment de cri de ralliement pour les manifestations contre le viol.

Les habits rituels ont encore été davantage problématisés par Nicole Pellegrin (CNRS, Paris) à l’issue de l’enquête qu’elle a menée auprès des Filles de la Sagesse carmélites avec leur visage-ostensoir entouré de blanc et la panoplie-armure qui formait un pesant corset rigidifiant la silhouette selon un « devenir-poupée ». Chaque ordre a son dress code : Annonciades, Récollectines, Dominicaines. Les Visitandines sont moins soumises à un carcan leur robe n’ayant « ni attifets, ni empois » (ni pli central, souple) jusqu’à ce que la tenue des enseignantes religieuses du 19e siècle se rapproche de la mode profane.

La pièce de danse créée par la Cie Eddi van Tsui (Luxembourg), intitulée précisément « Revêtir l’invisible » a parfaitement prolongé la réflexion sur les contraintes apportées au corps par le vêtement et au vêtement par le corps, en l’occurrence par la grâce d’un sublime pas de deux entre une danseuse et brocard de soie, évoquant différents stades de la vie d’une femme : maternité, prise d’habit, tourments, un subtil jeu entre le soi et la soie, accompagné d’une musique qui s’inspire du son de la navette et du peigne d’un métier à tisser, la tessiture de la musique venant faire écho à la texture du tissu. (Regardez la vidéo ICI…)

Nathalie Roelens (Luxembourg) a surtout réfléchi sur l’autonomisation de la robe par rapport au corps, garante de la liberté des créateurs s’émancipant d’une gangue idéologique. Les deux seuils de l’objet sémiotique « robe », tous deux frisant l’informe, sont occupés par la robe d’eau d’Ophélie encline au fétichisme, et la robe d’air de Loïe Fuller dont le « pathétisme textile » (Warburg), l’amplitude de la gestuelle et les inventions lumino-cinétiques virtualisent le corps, soulevant un réel défi herméneutique à la croisée de l’art et de la science. Certains stylistes actuels, tels Iris van Herpen, tentent à leur tour cette dématérialisation féerique par la technique de l’imprimante 3D.

Thomas Vercruysse (Saarbrücken/Luxembourg) a embrayé avec une analyse philosophique, physique et biologique sur la « grâce » comme redevable d’une phénoménologie sujet-sujet. Le frivole se conçoit ici comme vide au sens quantique et est dès lors création, parturition, loin de la futilité de l’Ecclésiaste. Le futile et l’utile s’enchevêtrent en revanche dans un geste de don de soi par un effet boomerang qui suppose un délai entre don et contre-don. La grâce pascalienne encore empreinte d’un certain fatalisme est ici amendée par la théorie de la Selbstdarstellung (Portmann), qui fait du besoin d’élégance un impératif catégorique. Ce qui explique que les poissons aveugles se trouvent pourtant entourés de beautés marines.

Réellement jubilatoires, ponctuées de débats animés, ces premières journées d’études ont loin d’avoir épuisé le sujet. Certains ont émis le souhait de mieux définir les concepts en comparant les champs sémantiques de chaque langue. Tous à l’unisson se réjouissent de pouvoir prolonger cette recherche qui n’en est qu’à ses premiers balbutiements.

Nathalie ROELENS

Université du Luxembourg

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
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